Affaire Bennacer : l’appel contre la « présomption de culpabilité »


Présenté au Festival de Cannes le 22 mai dernier, Les Amandiers est sorti en salle le 16 novembre 2022. Le film de Valeria Bruni-Tedeschi revient, près de quarante ans plus tard, sur ce que fut, pour une génération de jeunes comédiens au mitan des années 1980, l’École de Patrice Chéreau. Porté par un groupe de magnifiques jeunes acteurs, il entrelace à la plongée dans l’intensité de l’expérience artistique traversée par les apprentis comédiens d’alors, l’évocation sensible d’une époque aujourd’hui presque effacée des mémoires. La libération sexuelle de la fin des années 1960 – la pilule et Mai 68 – avait fait exploser la chape de plomb pesant sur la sexualité ; et soudain, à partir de 1983, les années sida et leur cortège de morts, souvent très jeunes, donneraient à toute vitesse une teinte tragique à l’insouciance. À travers l’histoire de ce groupe de jeunes gens, et revisitant la sienne parmi eux, c’est ce moment de bascule, intime et collective que dépeint avec la maestria qui lui est propre Valeria Bruni-Tedeschi. Le film reçut après Cannes un accueil critique à la mesure de sa force et de sa délicatesse, relancé juste avant sa sortie nationale.

Quelques jours à peine après sa sortie cependant, la presse fit bruyamment état d’une plainte visant le jeune acteur qui en tient un des rôles titres, Sofiane Bennacer, pour viol et autres comportements violents sur la personne d’une ex-compagne, à laquelle d’autres jeunes femmes avaient joint leurs voix : elles aussi disaient avoir été les « victimes » de la brutalité supposée du jeune homme.

Du jour au lendemain, ce fut la curée, le journal Libération donnant à ce qu’il faut bien appeler un lynchage médiatique en règle un caractère particulièrement spectaculaire : en pleine page de sa une, s’étalait une photo du jeune homme, visage de psychopathe, et du sang sur les doigts. Accompagnant cette image coup de poing, cette manchette : « Les victimes parlent ». Suivaient plusieurs pages, qui outre Sofiane Bennacer par la bouche de ses accusatrices, mettaient en cause la réalisatrice, coupable de n’avoir pas renoncé à le faire jouer dans son film et d’avoir « imposé » sa présence (toxique sans doute) au reste de l’équipe.

L’effet immédiat de ces accusations publiques ne se fit pas attendre : le public déserta les salles qui projetaient Les Amandiers, certaines le déprogrammèrent. Sofiane Bennacer fut séance tenante exclu de la liste des jeunes espoirs pour les César, dont le bureau publia par la suite un communiqué surréaliste érigeant en principe la présomption de culpabilité.

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Que nous démontre tout cela ?

Que pour l’opinion, Sofiane Bennacer est coupable, et Valeria Bruni-Tedeschi complice, donc tout aussi coupable. L’un et l’autre, d’après les commentaires lus dans la presse, qui reprend sans guère de recul une incrimination brumeuse désormais banalisée, auraient commis leurs abus de pouvoir en tant que fauteurs d’« emprise ».

Pourquoi cet emballement ne nous paraît-il pas admissible ?

Le viol est un crime. La loi reconnaît la qualification de viol conjugal.

Or précisément parce qu’il s’agit d’un crime, c’est à la justice, dès lors qu’elle est saisie, de prononcer – ou non – la culpabilité. Cela dans le respect des règles de la procédure pénale : respect de la présomption d’innocence, qui stipule qu’un accusé est réputé innocent tant que sa culpabilité n’a pas été prononcée au terme d’un procès équitable ; respect du secret de l’instruction, garantie de la sérénité future des débats ; exigence d’un débat contradictoire dans le respect égal des droits de la défense et de ceux de l’accusation ; principe selon lequel le doute doit bénéficier à l’accusé, afin de se prémunir autant que faire se peut de l’erreur judiciaire ; individualisation des peines – si peine il y doit y avoir.

Que l’institution judiciaire – non point dans ses principes, que nous venons d’énoncer, mais dans leur mise en œuvre – puisse se montrer imparfaite, et surtout trop lente, certes. Qu’elle ait sans doute, pendant trop longtemps, eu tendance à minimiser les infractions sexuelles, en discréditant a priori la parole des plaignantes, c’est certain. Il est cependant indéniable qu’il y a eu sur ce point de réelles évolutions, même si des progrès restent à faire. De surcroît, les infractions sexuelles reconnues sont très sévèrement sanctionnées.

Il reste que la justice est faillible – au détriment parfois des accusés d’ailleurs, l’histoire poignante de Farid E., réhabilité au bout de vingt ans, l’a récemment démontré.

Ces défaillances – qu’il faut à l’évidence critiquer et chercher à amender – justifient-elles que nous tolérions de voir ruiner les fondements démocratiques de l’état de droit ? Nous ne le pensons pas.

Fussent-elles multiplement portées, des accusations publiques invalident-elles la présomption d’innocence et les droits de tout accusé ? Nous ne le pensons pas.

Contester que l’on puisse s’affranchir de ces règles communes est-ce vouloir bâillonner les plaignantes ? Nous ne le pensons pas.

Est-il légitime que, au nom du « devoir d’informer » et de la défense d’une cause, si noble soit-elle, la presse traite des allégations comme des preuves, et ce faisant prononce sans autre forme de procès la culpabilité d’un mis en cause ? Nous ne le pensons pas.

Est-ce que le pilori (ici médiatique), peine afflictive et infamante d’Ancien Régime – qui ne s’appliquait du reste qu’à des personnes condamnées par la justice, non à des accusés –, est un progrès dans la civilisation, et fait avancer la cause des femmes ? Nous ne le pensons pas.

Devons-nous étourdiment valider l’usage galvaudé de la notion d’emprise, brandie n’importe comment en guise d’explication probante de l’évidente culpabilité des « prédateurs » et des « puissants » ? Nous ne le pensons pas.

Est-il honorable que, sous la pression de ce tintamarre accusatoire confus, les jeunes acteurs – à l’exception notable de l’un d’entre eux, Vassili Schneider (1) – ne jugent pas (plus ?) opportun de défendre leur propre travail dans un film, reniant ainsi ce qu’ils ont donné d’eux-mêmes avec tant de justesse sensible, et ce qu’ils ont reçu ? Nous ne le pensons pas.

Pouvons-nous consentir à ce qu’une œuvre de l’esprit – que nul n’est obligé d’apprécier, ce n’est pas la question – fasse, en conséquence d’une campagne de presse tapageuse et irresponsable, l’objet d’une censure de fait ? Nous ne le pensons pas.

Pour toutes ces raisons, nous apportons notre plein soutien à Valeria Bruni-Tedeschi – et à son film, Les Amandiers ; nous déplorons que Sofiane Bennacer se trouve d’office décrété coupable, hors jugement dans une enceinte judiciaire. Nous défendons ses droits, et nous nous élevons contre l’exécution publique dont il est aujourd’hui l’objet sans défense. Une mise à mort sociale de toute façon illégitime, car quand bien même serait-il un jour déclaré coupable, pareille cruauté n’appartient pas à l’arsenal d’une échelle civilisée des sanctions et des peines. Et si son innocence est reconnue, la lettre écarlate – la marque d’infamie qui l’aura un jour désigné comme « violeur » – ne s’effacera pas pour autant.

Nous mettons aussi en garde : la défense des femmes est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux mains d’une doxa activiste – relayée par une sphère médiatique obnubilée par les effets de buzz. À terme, pareil dérèglement menace le féminisme, et la société tout entière dans ses idéaux d’égalité et de justice pour tous. Ces idéaux sont notre bien à tous. Ils sont difficiles à mettre en œuvre, et leurs acquis – à commencer par les principes de l’état de droit, conquis au cours d’une longue histoire – ne sont pas, à nos yeux, négociables. Ils demeurent fragiles – cette affaire, à la suite de nombre d’autres, nous en avertit. Ils n’en sont que plus précieux.

« Il fallut les échafauds de la Révolution pour faire reculer l’idée révolutionnaire », nota jadis Clemenceau. Méditons cette phrase. Et refusons les échafauds, et les crachats.

* Les signataires de la tribune :

Arca, musicien

Fanny Ardant, comédienne

Gilles Ascaride, écrivain

France Ashley, théâtre des Carmes, Avignon

Yvan Attal, acteur, réalisateur

Martine Bacherich, psychanalyste

Laurent Baffie, artiste

Olivier Barbarant, écrivain

Françoise Barret-Ducrocq, ancienne secrétaire générale de l’Académie universelle des cultures, cofondatrice et ancienne présidente de l’Institut Émilie du Châtelet

Isabelle Befve, enseignante

Lucia Bensasson, comédienne, Fondatrice d’Arta (Association de recherche des traditions de l’acteur)

Hervé Bentata, psychanalyste

Boris Bergman, auteur de chansons

Charles Berling, acteur, metteur en scène, et directeur de la scène nationale Châteauvallon Liberté

Christophe Berthonneau, metteur en scène

Jean-Luc Bichaud, universitaire

Daniel Borrillo, juriste, universitaire

Jean Claude Bourbault, acteur

Myriam Boyer, comédienne, réalisatrice, productrice

Pascal Bruckner, écrivain

Christine Brücher, comédienne

Belinda Cannone, écrivain

Cheyenne Carron, réalisatrice, peintre

Pascal Caubère, directeur de la photographie

Philippe Caubère, comédien, auteur et metteur en scène

Régis de Castelnau, avocat

Frédéric Chambert, directeur de théâtre, officier des Arts et Lettres, chevalier de la Légion d’honneur, et citoyen

Patrick Chesnais, acteur, réalisateur

Roland Chemama, psychanalyste

Élie Chouraqui, cinéaste

Michel Ciment, critique et historien du cinéma

Fanny Colin, avocate

Frédéric Comtet, ancien responsable marketing pour le cinéma, et pilote de rallye

Sophie Comtet Kouyaté, réalisatrice, photographe

Béatrice Dalle, actrice

Sylvie Dallet, universitaire

Bernard Dartigues, réalisateur de films, ancien vice-président de la Société des réalisateurs de films, membre « attristé » de l’Académie des César

Jean-Michel Delacomptée, écrivain

Joséphine Derenne, comédienne

Luc Dethier, psychanalyste (Bruxelles)

Cyril Diederich, chef d’orchestre

Annie Duperey, actrice 

Guillaume Durand, journaliste

Michel Dussarrat, comédien, costumier et photographe

Caroline Eliacheff, psychanalyste

Hanane El Yousfi, actrice, réalisatrice

Emmanuel Émile-Zola-Place, avocat

Jean-Paul Fargier, cinéaste

Fellag, comédien, écrivain

Isabelle Floch, artiste, psychanalyste

Renée Fregosi, philosophe

Charlotte Gainsbourg, actrice

Jean-Michel Galano, philosophe

Catherine Germain, comédienne

Christine Goémé, femme de radio, ancienne présidente des affaires radiophoniques de la Société des gens de lettres

Sylvaine Gouirand, psychanalyste

Émilie Grandperret, autrice, réalisatrice

Gérard Gromer, homme de radio, critique musical, auteur

Alain Guillon, ancien directeur général de l’ensemble orchestral de Paris, et ancien chargé de mission auprès du ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon

Gilbert Haas, médecin

Yannick Haenel, écrivain

Pascale Hassoun, psychanalyste

Yaël Hayat, avocate (Genève)

Simon Hecquet, danseur, auteur

Mona Heftre, actrice, chanteuse

Nathalie Heinich, sociologue

Jacques Henric, écrivain

Danielle Jaeggi, cinéaste

Vincent Jaury, écrivain, directeur du magazine Transfuge

Yves Jouan, poète

Serge Kaganski, critique de cinéma, cofondateur des Inrockuptibles

Gaspard Koenig, philosophe, essayiste

Liliane Kandel, féministe, sociologue

Marin Karmitz, producteur

Catherine Kintzler, philosophe

Jean-François La Bouverie, comédien

Jeanne Labrune, cinéaste, autrice

Brigitte Lahaie, animatrice radio

Claudie Lambotin, libraire‌

Michèle Laurent, photographe

Rachel Laurent, artiste

Gérard Lenne, Président d’honneur du Syndicat français de la critique de cinéma

Emmanuel Ludot, avocat

Claire Lusseyran, 1er assistant-réalisateur

Elizabeth Macocco, actrice

Annie Maillis, agrégée de lettres, essayiste, commissaire d’expositions

Erick Malabry, cinéaste

Nicole Malinconi, écrivain

Philippe Mathieu, scénographe

Clémence Massart, actrice

Olivier Massart, scénariste

Céline Masson, psychanalyste

Catherine Meurant-Jaworski, psychanalyste

Raphaël Mezrahi, artiste

Christian Michel, professeur d’histoire de l’art (Lausanne)

Catherine Millet, écrivain

Frédéric Mitterrand, ancien ministre de la Culture

Laura Morante, actrice, réalisatrice, écrivain

Françoise Moscowitz, psychanalyste

Christine Mosseray, professeur de lettres retraitée

Éric Naulleau, écrivain et animateur de télévision 

David di Nota, écrivain

Laurent Olivier, conservateur, essayiste

Philippe Olivier, directeur technique dans le spectacle vivant

Nicolas Pagnol, président de la Compagnie méditerranéenne de Film, président des Éditions de la Treille

Monique Perichon, agent artistique

Maria Pitarresi, comédienne

Sabine Prokhoris, philosophe, psychanalyste

Bruno Raffaelli, acteur, sociétaire honoraire de la Comédie-Française

François Rastier, linguiste

Florence Rault, avocate

Noëlle Renaude, auteur

Jean-François Revah, psychosociologue

Léa Roth, acheteur d’art, gestionnaire de patrimoine

Agnès Rotschi, secrétaire de rédaction

Frédéric Rousseau, psychanalyste

Guy Scarpetta, écrivain

Jean-Éric Schoettl, conseiller d’État et ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel

Estelle Sebek, comédienne, donneuse de voix et médiatrice en langue des signes

Emmanuelle Seigner, actrice, chanteuse

Marie-Amélie Seigner, autrice, compositrice, interprète

Mathilde Seigner, actrice

Juliette Simont, philosophe

Anthéa Sogno, directrice de théâtre, comédienne et metteur en scène

Beatrice Soulé, réalisatrice

Stéphanie Soulié de Morant, productrice

Antoine Spire, Président du Pen Club France

Isabelle Sulpicy, avocate

François Taillandier, écrivain

Danièle Thompson, scénariste, réalisatrice

Agnès Verfaille, coach en intelligence émotionnelle et amoureuse

Hannibal Volkoff, photographe et galeriste

Diane Watteau, universitaire (arts plastiques)

Nicole Wisniak, fondatrice et directrice du magazine Égoïste

Francis Wolff, philosophe, professeur émérite au département de philosophie École normale supérieure

François Zimeray, avocat

(1) « En ce qui me concerne, il n’y a eu que du positif. Valeria nous a aidés à nous dépasser, à sortir de nos zones de confort, mais toujours avec énormément de bienveillance. Oui, j’ai dit qu’“ on essaie de creuser les choses qui nous détruisent le plus”, mais ça fait partie du travail d’acteur. Tout acteur essaie de se mettre émotionnellement le plus à nu. C’est notre travail et je trouve injuste d’accuser Valeria sur sa manière de nous avoir guidés dans ce processus. […] ». Sur Instagram, le 30 novembre.


Affaire Bennacer : l’appel contre la « présomption de culpabilité »