« Le TDI est un miroir de notre société »

Ce trouble est-il apparu récemment ?

Disons qu’il a une histoire, et qu’il n’a pas toujours existé sous la forme qu’on lui prête aujourd’hui. Les premiers cas ont été décrits au xixe siècle, notamment en France par Pierre Janet. Il n’était pas encore question de personnalités multiples, mais de dédoublement de la personnalité. Ce dédoublement était évoqué dans deux situations, l’hystérie et l’hypnose. Dans les cas d’hystérie étudiés par Charcot à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, il apparaît que la patiente (c’étaient presque toujours des femmes) fait des choses différentes, bizarres ou anormales lors de ses crises de ce qu’elle accomplit dans son existence « normale ». De même dans le cas de l’hypnose, l’hypnotiseur est capable d’amener une personne à adopter d’autres comportements que ceux qu’elle présente habituellement, ou à dire des choses qu’elle ne dirait pas dans d’autres circonstances. Évoquons aussi, à cette même époque, l’existence d’un troisième « couple dissociatif » à travers le dualisme freudien conscient-inconscient. Dans ces trois cas (et surtout dans les deux premiers) on peut parler de dédoublement, mais certainement pas encore de multiplicité des personnalités.

Pas davantage dans la schizophrénie ?

La schizophrénie correspond à une histoire différente. Sa description à partir de la fin du xixe siècle (notamment par le psychiatre allemand Eugen Bleuler, qui a suivi les cours de Charcot à la Salpêtrière) va en grande partie éclipser l’intérêt porté à la dissociation hystérique. Le début du xxe siècle est marqué par l’opposition entre la névrose et la psychose. L’apparition de la psychose, notamment, dans la psychiatrie allemande, met en avant un autre critère : l’adhésion ou non à la réalité communément admise. Alors que l’individu névrosé admet la réalité des autres, le psychotique s’en détache. Le schizophrène n’est pas dans la réalité, pas plus que le paranoïaque qui interprète faussement des faits de la réalité afin de nourrir son sentiment de persécution. Ce qui fait donc la différence, c’est le rapport à la réalité. De ce point de vue, les personnalités multiples représentent, en quelque sorte, des réalités différentes, d’autant plus différentes qu’il existe une amnésie entre les différentes sous-parties de leur personnalité. Chaque personnalité a sa propre existence, qui ne nie pas le réel, et la personnalité hôte (celle qui porte l’existence sociale et qui a son nom sur les papiers officiels) est bien obligée d’adhérer à la réalité des autres sous-personnalités que l’entourage lui renvoie et dont elle ne souvient pas. Tout ceci fait que le trouble des personnalités multiples (qu’on appelle aujourd’hui trouble dissociatif de l’identité) n’a rien à voir avec la schizophrénie : cette dernière a parfois été décrite abusivement comme un dédoublement de la personnalité parce que les patients ont parfois des hallucinations auditives (les fameuses « voix intérieures »), mais dans ce cas il n’y a pas plusieurs personnalités, seulement une personnalité qui perd pied avec la réalité.

Après la découverte de la schizophrénie, les personnalités multiples sombrent-elles dans l’oubli ?

En tout cas elles semblent rares. En 1944, une revue de psychiatrie cherche à faire l’inventaire des cas que l’on peut recenser, et trouve 76 cas avérés dans les publications internationales de l’époque, ce qui est très peu quand on pense que le trouble dissociatif de l’identité en ce début de xxie siècle toucherait plus de 500 000 personnes en France. Il faudra attendre la troisième version du manuel de psychiatrie américain (le fameux DSM) en 1980 pour voir resurgir les troubles dissociatifs, dont le trouble de personnalité multiple. Le critère central étant l’existence, chez un même individu, de plusieurs personnalités distinctes, l’une d’entre elles pouvant se montrer dominante et jouer le rôle de personnalité hôte.

À partir de quand le phénomène commence-t-il à prendre de l’ampleur ?

Le manuel diagnostic DSM-3 va marquer un tournant. D’abord, il retire l’hystérie de la liste officielle des maladies mentales et insiste sur la notion de personnalité. Et lorsqu’on admet que la personnalité peut prendre plusieurs états (et non seulement deux comme dans l’hystérie étudiée par Charcot), le phénomène explose. De cette époque date le vocabulaire que l’on retrouve aujourd’hui sur les réseaux sociaux, où les youtubeurs parlent d’alters, d’amnésie entre personnalités, etc. Tout cela a commencé aux États-Unis à la fin des années 1980 avec des cas spectaculaires comme les personnalités dites « flamboyantes », abritant des centaines d’alters, ainsi que des témoignages frappants, parfois filmés. Je me souviens d’une vidéo, qui avait été projetée dans un congrès aux États-Unis, où une dame se trouvait au supermarché avec ses enfants, au rayon corn flakes, et brutalement se mettait à parler comme une petite fille, retirait ses lunettes dont elle n’avait d’un seul coup plus besoin pour lire les étiquettes, alors qu’elle devait les porter en permanence le reste du temps. Tout cela était vécu comme autant de preuves scientifiques démontrant des différences objectivables entre les personnalités.

Voulez-vous dire que les troubles de personnalités multiples n’existaient pas en 1944, et qu’il s’en trouve partout aujourd’hui ? Le cerveau humain aurait-il à ce point changé en un demi-siècle ?

Ce qui a changé, c’est la façon dont l’individu perçoit ses propres souffrances, et la manière dont la société lui tend des étiquettes à poser sur ces souffrances. Dans le cadre du trouble de la personnalité multiple, c’est la notion de trauma qui s’est révélée déterminante. Elle a émergé aux États-Unis de manière progressive au cours du xxe siècle. Avec un trait marquant : la psychiatrie et la psychopathologie américaine se sont essentiellement construites à partir de conflits guerriers. Guerre de Sécession, guerres mondiales, du Vietnam et du Golfe. Or les psychiatres militaires américains jouent un rôle influent dans la rédaction des différentes versions successives du manuel diagnostic des maladies psychiatriques, le fameux DSM qui fait autorité aujourd’hui à travers le monde.

Tout au long de ce processus, la psychiatrie américaine se focalise beaucoup sur la notion de traumatisme. Au passage, elle ne fait que poursuivre une filiation plus ancienne qui remonte aux débuts de la neurologie et de la psychiatrie en Europe. Encore une fois on revient à Charcot : quand celui-ci arrive à la Salpêtrière, il connaît très bien l’origine traumatique de la plupart des épilepsies, une pathologie issue d’une souffrance cérébrale liée à l’accouchement, à des accidents d’hypooxygénation ou à des chocs crâniens. Logiquement, l’hystérie est pour lui la conséquence d’un traumatisme, comme l’indiquent aussi ces crises spectaculaires où l’individu perd le contrôle de soi. Ainsi, Charcot instaure un paradigme qui repose sur l’importance d’un traumatisme initial. Le traumatisme, historiquement, est désigné comme la cause première du premier dédoublement qu’est l’hystérie.

Mais c’est un traumatisme physique…

Freud va ensuite faire du traumatisme physique ou psychoaffectif un traumatisme psychologique et relationnel au travers du complexe d’Œdipe, cette impossibilité pour le petit garçon d’accéder à la mère à cause de la présence du père (et à la petite fille d’accéder au père dans le complexe d’Électre). Au fil de cette histoire, le trauma se trouve ainsi paré d’une double nature, physique et psychoaffective. La psychiatrie américaine – et plus fortement encore après la guerre du Vietnam – va en faire l’explication du trouble dissociatif.

Mais les militaires n’ont pas le monopole de la dissociation. La période de la guerre du Vietnam est aussi celle du féminisme qui dénonce les violences subies par les femmes (et, plus tard, par les enfants) de la part des hommes. Finalement, la fin du xxe siècle et le début du xxie consacreront la montée d’une psychiatrie du trauma, appuyée à la fois par le discours des psychiatres militaires et par celui des féministes. C’est probablement une des explications au fait que 9 cas sur 10 de trouble dissociatif de l’identité concernent aujourd’hui des femmes.

Comment la psychologie du trauma explique-t-elle la genèse des personnalités multiples ? 

Dans les années 1980, certains spécialistes aux États-Unis expliquent qu’il y a autant d’états de personnalité que de traumatismes. Le mécanisme proposé est clair : chaque alter est le résultat d’un traumatisme. Le nombre de viols, d’abus ou d’agressions, reflète le nombre d’alters, ce qui explique notamment les personnalités multiples flamboyantes, avec leurs dizaines ou centaines d’états de la personnalité. Par ailleurs, le traumatisme est réputé pour créer une amnésie. De sorte qu’en 1994 paraît la quatrième édition du manuel DSM où l’amnésie fait son entrée sur la liste des critères sous la définition suivante : « Incapacité à évoquer des souvenirs personnels importants, trop marquée pour s’expliquer par une simple mauvaise mémoire. » C’est le début d’une judiciarisation de cette pathologie : comme on parle désormais de trouble dissociatif de l’identité, et non plus de personnalités multiples, la question de l’identité devient cruciale et s’invite dans bon nombre de procès, où l’on voit des accusés se défendre d’avoir commis un crime en arguant que ce n’était pas eux les fautifs, mais une autre de leurs personnalités et qu’ils ne se souviennent de rien. Qui juger et qui punir ? Ce passage du diagnostic médical vers la sphère judiciaire fait aussi évoluer le statut des victimes. Chez certaines, l’amnésie est parfois alléguée comme preuve du dommage subi, arguant du fait suivant : « Je suis victime, parce que je ne me souviens de rien. »

Êtes-vous en train de dire que le trauma ne provoque pas d’amnésie ?

C’est loin d’être toujours le cas. L’histoire du xxe siècle abonde de récits de la part d’individus polytraumatisés qui se souviennent de tout ce qui leur est arrivé. À commencer par les déportés des camps d’extermination nazis. Il y a beaucoup de situations traumatisantes dont on se souvient très bien. Quand on est psy, on sait que les gens se souviennent la plupart du temps de leur traumatisme. Simplement, la théorie des personnalités multiples s’est construite sur l’amnésie.

Un fait interroge : s’il y a beaucoup plus de troubles dissociatifs de l’identité aujourd’hui qu’il y a un siècle, et que ces troubles sont dus à des traumatismes, cela signifierait en toute logique que les traumas ont augmenté. Pourtant, les personnes qui vivaient en 1950 ne connaissaient-elles pas de traumatismes ? N’y avait-il pas de violences sexuelles dans les familles ? N’y avait-il pas eu la guerre ? Des viols ? 

Vous avez raison, il y avait probablement autant – sinon plus – de traumatismes dans la société du xixe siècle et du début du xxe siècle qu’aujourd’hui. Mais il n’y avait pas la même expression de souffrance autour de ces faits. Tout simplement parce qu’un traumatisme possède une composante à la fois physique, psychologique et sociale. Certes, une personne abusée ou violée vit une agression. Mais selon les époques, ces événements sont plus ou moins reconnus comme des traumatismes par une instance réputée scientifique, médicale, psychiatrique ou judiciaire. C’est le regard extérieur qui valide un vécu. Et ce regard évolue.

Je me souviens qu’il y a trente ans, alors que je voyageais au Canada, j’ai entendu des gens me parler d’un collègue en me disant « il a été mobbé ». Ils voulaient dire que cette personne avait été harcelée par un groupe de collègues (mob signifie « meute », en anglais). Je n’avais jamais entendu ce terme. Ce salarié faisait une dépression, il avait consulté et on lui avait livré ce diagnostic.

Le mobbing, ou harcèlement, est entré en France dans le contexte professionnel . Mais ces situations existaient antérieurement, simplement elles n’avaient pas reçu un diagnostic officiel ni une appellation propre. Les souffrances liées au trauma ne sont pas les mêmes à travers l’histoire, c’est un fait. Aujourd’hui, elles tendent à se matérialiser à travers le phénomène de dissociation. Mais l’environnement social et médiatique contribue en grande partie à cette extériorisation.

Que voulez-vous dire ?

Ce qui frappe sur internet, ce sont des jeunes femmes qui trouvent leur identité dans la multiplicité. C’est un phénomène fascinant, car elles veulent absolument contrôler ce qui leur arrive, ce qui leur permet de revendiquer leur condition. Elles contrôlent les « switchs », ces moments de bascule d’un état à l’autre de la personnalité, où leur voix change, où leur caractère semble évoluer de manière plus ou moins abrupte et aisément repérable. Devant ces personnes qui arborent leur pathologie comme une fierté, vous vous retrouvez vite non plus comme un médecin, mais comme un témoin d’une quête d’identité. Et ce qu’il y a d’inquiétant, c’est qu’ici on sent clairement que la souffrance psychique fait partie de la construction de l’identité, ce qui est en soi un paradoxe dans un trouble dissociatif de l’identité.

Mais cela ne concerne pas que le TDI ; le trouble bipolaire, le syndrome de Gilles de La Tourette, le burn-out, le trauma sous toutes ses formes, deviennent aujourd’hui des motifs d’existence en soi – et une source de revenus pour certains. Le résultat est une banalisation de la souffrance psychique qui devient constitutive de l’identité. Quand un sujet sur la bipolarité passe à la télévision à une heure de grande écoute, je peux être sûr de recevoir dans la foulée en consultation une vague de personnes qui viennent me voir pour me dire que leur enfant est bipolaire. Nous sommes dans un monde psychiatrisé. Les gens vont très souvent sur internet ou chez le médecin pour avoir une confirmation de ce qu’ils croient.

Et vous leur dites que ce n’est pas vrai ?

Quand une personne vient vous consulter en étant sûr de savoir ce qu’elle a, c’est compliqué. À côté de cela, il y a des gens qui n’osent pas consulter, qui vont vraiment mal, et dont la parole se libère quand un trouble vient à être reconnu. Ce que cela signifie, c’est qu’il faut être attentif en tant que professionnel. Mais c’est d’autant plus difficile que le consumérisme, ayant en partie épuisé les désirs matériels, se tourne vers les biens culturels et que la santé mentale en fait désormais partie. On consomme aujourd’hui des biens culturels comme la folie. Il y a une banalisation de la souffrance psychique qui devient constitutive de l’identité.

Cela n’aide-t-il pas à lever le stigma qui pèse encore trop souvent sur la maladie mentale ?

En partie seulement, car les personnes qui souffrent vraiment de troubles bipolaires ou de TDI ne vivent pas forcément bien cette mise en spectacle de cas parfois caricaturés. Dans ce mouvement de banalisation, la normalité tend à disparaître. Il devrait être possible de vivre en dehors de la construction consumériste et individualiste d’une identité. De s’intéresser à son travail, de lire, de voyager, et de faire du sport sans se sentir obligé d’aller chez un psy. Quand on peut échapper à la psychiatrisation, c’est plutôt positif. Très concrètement, il m’arrive de m’abstenir de prendre en charge une personne, parce que je pense qu’elle ira mieux en vivant sa vie plutôt qu’en commençant une thérapie. Il y a des personnes qui ont besoin d’un suivi, et d’autres non. Et celles de la seconde catégorie sont de loin les plus nombreuses ! Mais le marché pousse dans l’autre sens. Dans le manuel DSM-5, il y a presque 500 troubles différents.

À vous entendre, le trouble dissociatif de l’identité aurait été purement construit par les psys au cours du xxe siècle.

Les phénomènes de dissociation existent : je ne suis pas du tout en train de nier leur réalité. Mais force est de constater que leur fréquence et leur visibilité varient énormément au cours de l’histoire, et qu’ils prennent plusieurs formes selon les circonstances. La façon dont les psychiatres et la société tout entière – notamment avec l’avènement récent des réseaux sociaux – les relaient s’avère déterminante. Aujourd’hui, ce n’est pas un hasard si le trouble dissociatif de l’identité capte la lumière. La question de l’identité est une des plus centrales de notre temps, car elle fait face à la multiplicité des offres, que ce soit à l’échelle sociale avec l’éclatement des croyances religieuses ou paranormales, des revendications territoriales et des particularismes, sur le plan sexuel avec l’éventail des orientations et des identités sexuelles hétéro, homo, pansexuel, cis ou trans, ou sur le plan psychique avec les personnalités multiples notamment. L’individu du IIIe millénaire, sommé de se définir, s’interroge ; et pour connaître ses interrogations il suffit parfois d’écouter ceux qui arrivent sur ce marché identitaire vers 15 ou 16 ans, et leurs questions qu’on entend aux abords des lycées révèlent l’obsession de l’identité qui se décline par catégories : « Tu es de quelle origine ? Tu es bi ou pan ? Tu es musulman ou chrétien ? » Si tu es simplement « normal », tu n’es pas intéressant.

« Le TDI est un miroir de notre société »