Rencontre avec Bolivard

Avec son dernier mini-album paru ce vendredi, Simon alias Bolivard devient M. Bolivard, chantre du développement personnel, un avatar sarcastique qui lui permet d’analyser avec humour le monde qui l’entoure.

« Tu es comme tout le monde ». Ce refrain que l’on trouve dans son succulent nouveau disque s’applique parfaitement à Bolivard : un mec simple, qui aime faire de la musique seul chez lui, pour parler de ce qui l’angoisse dans ce monde de fous qui est le nôtre. Sans jugement mais avec philosophie, sans moquerie mais avec un extraordinaire second degré, Simon nous emmène dans sa réalité dansante et piquante intitulée cette fois M. Bolivard, pensé comme un miroir de Dr. Bolivard, son mini-album précédent sorti en 2020. Autour d’un café en terrasse, alors que le mercure était dangereusement proche de 0°C, on a échangé avec Simon autour de sa musique, de ses concepts et des gens, tout simplement.

Pour commencer Simon, peux-tu nous présenter ce M. Bolivard ?

C’est le personnage que j’ai créé pour personnifier une certaine partie de l’époque actuelle. Disons, le monde occidental et notamment la partie réseaux sociaux, médias, ce qui est au centre, qui fait l’époque. Notamment via le sujet du développement personnel, qui est pour moi quelque chose qui influence beaucoup la pensée médiatique et la jeunesse qui est sur les réseaux sociaux, « influencée » par ça… Le terme est bien représentatif. J’essaie à travers ce personnage d’aborder ces sujets de manière pas trop sérieuse ou moralisatrice. J’essaie d’en faire quelque chose de drôle. J’ai envie que les gens rigolent de ce personnage, que ça leur donne des pistes de réflexion sur comment être mieux dans la vie.

En écoutant ta musique et ses personnages, on se demande si tu détestes l’humanité ou si elle te fascine ?

Je ne déteste pas l’humanité parce que déjà, j’en fais partie, et que c’est pas pratique de s’auto-détester ; et parce qu’il y a plein de choses super dans l’humanité. Mais oui, l’humanité me fascine. Quand j’observe les gens, je me dis souvent : « Mais qu’est-ce qu’iels font ? » Et ça me fait rire, même si comme tout le monde parfois, ça peut m’énerver ou me révolter. Mais je ne considère pas que ma vérité est supérieure à celle des autres. Ce qui m’intéresse dans ma musique, c’est de retranscrire mes impressions : les choses peuvent me faire rire, me faire peur, m’interroger. 

La première phrase de ton disque, sur « Bolivard News », c’est : « Mesdames et messieurs bonsoir, aujourd’hui les humains ont encore fait n’importe quoi . » Est-ce que c’est ce que tu te dis quand tu écoutes la radio ou que tu regardes la télé ?

Oui, je me dis ça dans un premier temps. Mais après je me dis surtout qu’il y a une masse d’humains, avec chacun individuellement sa propre logique, qui a essayé de faire des trucs, en ne comprenant pas eux-mêmes parfois leur propre logique, alors forcément ça fait un grand bordel ! Personne ne s’est mis d’accord avant d’agir. Et puis je me dis « et moi alors ? », je fais n’importe quoi aussi. Le personnage de M. Bolivard, c’est celui de quelqu’un qui fait n’importe quoi mais qui explique quand même qu’en fait il gère très bien, alors que j’ai vraiment l’impression que derrière le masque, il se dit « mais qu’est-ce que je fous ? Je devrais même pas être là !  »

Ça induit une forme de pessimisme chez toi ?

En bon pessimiste, je vais répondre que je suis plutôt réaliste. C’est plus une forme de résignation par rapport à une réalité insaisissable. Pour moi, les humains sont pour l’instant des animaux trop primitifs pour gérer toute la complexité du monde dans lequel ils vivent. Mais ça ne veut pas dire qu’on est foutus, parce que je pense qu’on n’est pas plus foutus qu’il y a mille ans, juste qu’on n’est pas sortis de l’auberge. Là où il y a de l’optimisme, c’est qu’il y a plein de gens qui essayent de mettre de l’ordre dans tout ça, de comprendre les choses. 

Les influenceurs, le narcissisme, les écolos radicaux, les NFT… Pourquoi ces thèmes t’intéressent-ils autant ?

Parce que tout ça est présent dans la sphère médiatique. Évidemment, je n’ai rien contre les écolos, les influenceurs ou les gens qui font des NFT. Mais ce qui me dérange, c’est parfois leur manière d’arriver en disant qu’ils ont raison, plutôt que de faire des propositions et d’ouvrir le débat. Après je sais que c’est très compliqué. Les hommes politiques, par exemple, ne peuvent pas arriver avec une once de doute. C’est pour ça qu’ils m’effraient énormément, ce sont des psychopathes ! Alors soit ils le sont vraiment, soit ils sont contraints de l’être par leur métier. 

Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de gens qui arrivent avec un discours verrouillé de partout et qui disent « voilà le truc définitif ». Après, c’était peut-être pareil il y a quarante ans, je ne sais pas, j’y étais pas. Le développement personnel, pour moi, c’est un symptôme de ça. Les gens qui arrivent avec une méthode, une vérité. Alors que pour moi ça n’est qu’une version cheap de la psychologie, dans laquelle tout n’est que nuance et adaptation. Et c’est ça que le développement personnel ne comprend pas : on ne peut pas résumer en une phrase ce qu’un humain doit faire, c’est beaucoup plus compliqué que ça. 

Ces personnages, M. Bolivard maintenant, Dr. Bolivard avant, c’est une forme de protection par rapport à ce « grand bordel » que tu évoquais ?

L’humour c’est pas une protection, c’est un filtre de vision de la réalité, moins dur que si on essaye de la comprendre. Le rire, ça détend les neurones avant la réflexion. J’ai fait une école de cinéma et j’aime bien utiliser les mêmes procédés. Par exemple, utiliser des personnages symboliques, parce que ça permet d’aborder des sujets sans prendre parti, en le faisant d’une manière marrante tout en insufflant des choses. Le fait de jouer un personnage, ça me donne une liberté de ton bien plus grande que si j’arrivais en tant que moi-même. Ça me permet aussi de gérer mon anxiété, parce que je suis quelqu’un d’assez timide. 

Dans quel ordre tu fais les choses : le personnage, les paroles, la musique ?

C’est un peu un labyrinthe. Avant de faire des chansons, je fais de la musique instrumentale. J’ai toujours un peu l’obsession de la mélodie, des belles harmonies, du gimmick… Donc des fois ça commence par là. Et puis j’écris des textes sans musique, et alors j’essaye de foutre tel texte sur tel morceau, des fois ça marche, des fois ça marche pas. Et des fois c’est le texte d’abord. Donc il y a plusieurs portes d’entrée. Mais de manière générale, je conceptualise un peu ce que je veux raconter, en me laissant la possibilité d’avoir des idées qui pop comme ça, puis je me relis, j’essaye de voir ce que je veux dire et j’affine pour donner une cohérence à l’ensemble. Toujours dans l’idée de faire un ersatz de film. Je veux faire un album qui ne ressemble pas à un film à sketch mais qui raconte une seule histoire.

« Le fait de jouer un personnage, ça me donne une liberté de ton bien plus grande que si j’arrivais en tant que moi-même. »

Tu es musicien à la base ?

Je suis producteur de musique électronique à la base. Je ne me considère pas comme un « zicos » mais comme un geek, qui fait tout sur ordinateur. Un jour j’ai trouvé un logiciel de musique et je me suis dit que j’allais faire des choses avec ça. Après, pour avoir un son un peu plus organique, j’ai une guitare quand même mais je ne suis pas un excellent guitariste. Je joue mes trucs mais si on me demande de jouer le solo de « Stairway To Heaven », je suis une daube ! 

Tu travailles seul ?

Oui. J’essaye parfois de travailler avec des gens, mais je suis control freak… Moi-même des fois j’ai du mal à finir les morceaux parce que je vais m’obséder sur des détails nuls que personne ne verra, donc si je suis avec une autre personne je vais vite être insupportable.

« J’ai toujours un peu l’obsession de la mélodie, des belles harmonies, du gimmick. »

Est-ce que tu as le souci de faire des « tubes » ? Les refrains de certaines de tes chansons restent terriblement dans la tête…

Un tube à proprement parler, je ne pense pas. Parce que si je veux faire un truc qui passe en radio, je fais quelque chose qui ne me plaît pas. J’ai essayé il y a quelques années et quand je réécoute je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ? » (rires). J’ai plus le souci d’essayer de toucher les gens qui peuvent être sensibles à ce que je fais et de ne pas les rebuter. J’aime la répétition, j’aime beaucoup les Daft Punk par exemple – et il faut aimer la répétition (rires). J’aime l’idée de la bonne phrase qui reste en tête. Mais pas pour faire un tube, pour servir la narration. Dans le vocabulaire de la musique, le gimmick c’est un peu comme un zoom ou un plan séquence au cinéma, c’est quelque chose d’utile, pas un truc fait pour que les auditeurices achètent un maximum d’albums.

Est-ce que tu considères que tu fais de la musique de club, avec pour but de faire danser les gens ?

Je suis DJ depuis pas mal d’années et quand on est DJ, on a vite l’obsession de faire danser les gens, je pense que ça a une influence sur ma musique. Mais là, je trouve que je suis dans un entre-deux, pas forcément confortable pour tout le monde : s’il n’y avait que la musique, ça ferait danser mais comme il y a ma voix dessus parfois ça clash un petit peu avec le propos des chansons. Par exemple « Je Danse », c’est une musique de club mais c’est aussi une chanson qui parle du fait de danser en club. Pour reprendre l’analogie du cinéma, c’est comme regarder un film qui se passe en boîte mais qui parle des boîtes. Il y a de la musique qui fait danser, mais on ne se met pas à danser dans la salle de cinéma. En tout cas, j’essaye de faire danser les gens, de leur faire avoir des émotions.

Quel est ton rapport personnel aux clubs et à la danse ?

« Je Danse », c’est autobiographique et je suis content que des gens se reconnaissent. J’ai du mal avec le concept de musique très forte parce que je ne peux pas m’empêcher de parler pour communiquer, ma communication non-verbale est très pauvre (sourire). Je ne suis pas quelqu’un qui s’exprime par son corps. Donc j’ai le problème de me dire : « Je vais me torcher la gueule sinon je vais partir », ce qui n’est pas terrible. Ces dernières années, j’ai passé beaucoup de temps en club, mais pour faire danser les gens et là ça m’intéresse, à cause de ce rapport de fascination à l’humain. Et parce qu’observer le comportement des gens en boîte c’est extraordinaire (rires). Il y a de quoi écrire des bouquins. Pour celleux qui veulent savoir comment je suis en boîte, il faut écouter « Je Danse ». 

Tu parles la plupart du temps mais tu chantes aussi, sur les refrains. Te considères-tu comme un chanteur ?

Non (rires). Pas du tout. Je n’aime pas chanter, c’est un truc qui esthétiquement me met mal à l’aise, sans doute en raison de mon rapport à mon corps, ma timidité. Je trouve que pour chanter, il faut vraiment utiliser sa voix comme un pinceau et il faut donc être très à l’aise avec ça, sinon on dessine des cubes. Je chante parce que sur mes chansons ça n’aurait pas de sens que ce soit quelqu’un d’autre, mais ce sont des exceptions, qui peuvent malgré tout être amenées à se reproduire. Je suis un bidouilleur. 

Est-ce qu’on t’a déjà dit que sur les parties chantées, ta voix fait penser à celle d’Étienne Daho ?

Oui, on me le dit souvent. J’en suis très content, j’aime bien Étienne Daho donc c’est très chouette.

Il y a une énigme sur ce disque, c’est « Psychoville », on peut se demander ce que ça vient faire là. On a parlé de cinéma, ça ressemble vraiment à une BO de film… 

(Rires). Dans le mini-album précédent, j’avais deux morceaux complètement instrumentaux. L’instrumental reste quelque chose qui m’intéresse énormément et je tiens à en mettre parce que j’aurais peur que les gens me voient surtout comme un gars qui chante et pas comme quelqu’un qui fait de la musique, tout simplement. Parce que moi ça me paraît évident, alors que ça ne l’est pas, puisqu’il y a beaucoup d’artistes qui ne composent pas leur musique. 

Ce morceau existait déjà, mais je ne l’avais pas sorti. Je trouvais qu’il s’inscrivait bien dans l’ambiance de M. Bolivard. Pas tant dans le rythme qui est presque trap, mais plus dans les guitares un peu new wave. Le morceau s’appelait déjà « Psychoville » et quand j’ai fait « Psychopathe », je me suis dit que ce serait la ville dans laquelle ces personnages vivraient. Pour l’aspect cinématographique, ça me permet de réappuyer cette volonté de faire une sorte de film audio. 

C’est un vrai concept-album…

Tout à fait, j’aime bien dire que c’est la suite spirituelle de Dr. Bolivard et même une sorte de miroir. Dr. Bolivard parlait plus de la psychothérapie et de l’introspection, quand M. Bolivard évoque le développement personnel – qui n’est pas selon moi le chemin qu’il faut emprunter, parce qu’il faut d’abord faire de la psychologie et après le développement personnel peut aider. Le développement personnel tout de suite, je pense que c’est un peu dangereux pour le psychisme. Les deux mini-albums ensemble, ça dessine quelque chose qui explique assez bien mes trucs à moi. 

Tu dessines, tu fais du graphisme, tu réalises tes clips. Ça a quelle importance dans ton travail ?

Là aussi c’est un labyrinthe. Les éléments visuels viennent à plusieurs moments. Je ne compartimente pas vraiment les disciplines. J’ai des idées et la seule question que je me pose c’est : « Est-ce que je peux réussir à faire un truc qui me convient ?  » Si c’est une vidéo qu’il faut faire, je vois si j’en suis capable, pareil pour un dessin. La première chose, c’est un magma d’idées, d’esthétiques, de choses, je les extrais et j’essaye de voir comment je peux les matérialiser. Mais la plupart du temps, je n’en suis pas capable. Parce que pour réussir à dessiner, par exemple, il faut faire ses gammes régulièrement et comme je fais de la musique je n’ai pas forcément le temps. Je ne peux pas être compétent partout. Quand je fais un dessin tout simple, j’y passe énormément de temps alors qu’un vrai dessinateur mettrait deux jours à le faire. Mais c’est amusant de faire les choses soi-même. 

Le clip de « Tout le monde », tu ne l’as fait qu’avec des images générées par intelligence artificielle. Ça rentre dans le concept de M. Bolivard ?

À la base, je voulais dessiner pour illustrer chaque parole de la chanson. Et puis j’ai lu un article sur les intelligences artificielles et je me suis dit que ça marcherait complètement. J’aime bien le fait que ça ne soit pas encore parfait, parce que dans quelques années ça le sera. Mais pour l’instant l’IA elle ne sait pas encore tout à fait ce que c’est qu’un visage, alors il y a des visages chelous ou des mains avec seize doigts. Ça me fait un peu penser aux visuels et aux clips d’Aphex Twin dans les années 1990. Je me suis chauffé pour tout faire avec ça, avant que, même si c’est déjà un peu le cas, tout le monde le fasse et que ce soit obsolète. 

La suite, c’est M. Bolivard en concert ? En tournée ?

Oui, il va y avoir un concert le 13 mars au POPUP du Label à Paris, où je vais interpréter M. Bolivard et Dr. Bolivard. Je vais essayer de ne pas raconter l’histoire exactement de la même manière. Ce sera le premier test. J’essaye de voir si ce que je fais est bien et si je trouve pas ça assez bien, j’en ferai pas plus que ça. Mais si les gens trouvent ça bien, j’essaierai d’en faire ailleurs en France.

Rencontre avec Bolivard – « On ne peut pas résumer en une phrase ce qu’un humain doit faire » – Maze.fr